Majid Bekkas : le maître du jazz gnaoua

 

 

Artiste gnaoua, figure majeure de la scène marocaine et ambassadeur du jazz africain contemporain, Majid Bekkas fait voyager à travers le monde l’héritage gnaoua depuis plus de quarante ans en le faisant dialoguer avec le jazz, le blues et les grandes traditions africaines. Ce compositeur et multi-instrumentiste virtuose s’est produit aux côtés de quelques-unes des figures les plus emblématiques du jazz international. Directeur artistique de Jazz au Chellah, devenu aujourd’hui Jazz à Rabat, ainsi que du festival Jazz sous l’Arganier à Essaouira, il crée des passerelles inédites entre artistes d’Afrique, d’Europe et d’Amérique.

Courtesy Majid Bekkas.

Vous êtes souvent présenté comme l’un des pionniers du jazz gnaoua. Comment est né cet univers musical qui est aujourd’hui votre signature ?

J’ai commencé très jeune, au milieu des années 1970, avec un groupe inspiré par Nass El Ghiwane, ce groupe mythique qui avait ouvert une voie nouvelle, en mêlant les instruments traditionnels marocains avec des sonorités contemporaines. Très vite, je me suis demandé comment partir de notre propre musique pour explorer d’autres horizons. C’est ainsi que j’ai compris que la musique gnaoua possédait une force universelle. Elle est, pour moi, notre blues.

Quelles musiques ont bercé votre enfance ?

Je suis né à Salé, une ville riche en traditions musicales, de la musique gnaoua au melhoun, en passant par la musique andalouse et les Aïssaoua, un héritage au cœur duquel j’ai grandi. Mon grand-père organisait chaque année une lila, une nuit de transe gnaoua, à laquelle j’assistais déjà enfant. Dans notre quartier, vivait Maâlem Ba-houman. Les enfants le craignaient, mais moi, il me fascinait. Un jour, je l’ai suivi jusqu’à chez lui. Il m’a ouvert sa porte, a pris son guembri et s’est mis à jouer. Ce fut un véritable coup de foudre. À cet instant, j’ai su que je consacrerais ma vie à cet instrument et à cette musique.

Courtesy Majid Bekkas.

Courtesy Majid Bekkas.

Pourtant, vos influences dépassent très vite le seul univers gnaoua…

Oui, mon premier instrument était d’ailleurs le banjo. En parallèle, j’apprenais la guitare et j’écoutais et chantais Bob Dylan, Cat Stevens, Neil Young, puis James Brown, Sam Cooke ou Otis Redding. J’étais également passionné par les grands artistes africains comme Fela Kuti, Salif Keita, Ali Farka Touré, Touré Kunda… Toutes ces influences m’ont naturellement conduit à imaginer des passerelles entre la musique gnaoua, le blues, le jazz et les musiques africaines.

À quel moment le jazz est-il véritablement entré dans votre vie ?

La grande révélation a été Randy Weston. Il avait compris très tôt que le jazz et la musique gnaoua partageaient des racines communes. Ensuite sont venus Archie Shepp, Pharoah Sanders, Don Cherry… Tous m’ont profondément inspiré. Avec le temps, certains sont même devenus des amis. C’est une immense chance.

En 2002, sort votre premier album : African Gnaoua Blues. Vous dites souvent que « le gnaoua est notre blues ». Que voulez-vous dire par là ?

Avant le jazz, il y a le blues. Et avant le blues, il y a l’histoire des populations africaines déportées vers les Amériques. La musique gnaoua porte aussi en elle, cette mémoire. C’est pour cela que je dis qu’elle représente le blues de l’Afrique. Ce premier album est très important dans mon parcours. Il sera d’ailleurs réédité cette année pour son 25e anniversaire.

Certains s’inquiètent de voir la musique gnaoua sortir de son cadre original. Qu’en pensez-vous ?

Il faut distinguer les rituels des concerts. Lors d’une lila, les musiciens suivent des codes très précis et la musique conserve toute sa dimension sacrée. Sur scène, les maâlems, comme les jazzmen, jouissent d’une plus grande liberté d’interprétation, mais celle-ci repose toujours sur une parfaite maîtrise de la tradition. Les concerts et les festivals permettent ainsi à la musique gnaoua de franchir les frontières, de toucher de nouveaux publics et de continuer à vivre.

Vous avez multiplié les collaborations avec des artistes venus d’horizons très différents. Quel est le secret d’une fusion musicale réussie ?

 Pour réussir une fusion, il ne suffit pas d’être un bon musicien. Il faut être curieux de la culture de l’autre, la comprendre et la respecter. Je me souviens de ma première collaboration en 1997 avec le saxophoniste allemand Peter Brötzmann. J’étais arrivé la veille pour répéter, mais il m’a simplement lancé : « Just play… and never stop. » Pendant près de deux heures, nous avons improvisé sans interruption. Ce jour-là, j’ai compris que la plus belle musique naît avant tout de l’écoute de l’autre.

Si vous deviez nous faire découvrir votre musique en trois albums, lesquels choisiriez-vous ?

Je commencerais par African Gnaoua Blues, qui marque le début de mon aventure internationale et symbolise la rencontre entre le gnaoua et le jazz. Je recommanderais ensuite Makenba, une collaboration entre la musique gnaoua, le balafon du malien Aly Keita, les percussions latines de l’argentin Minino Garay, et l’improvisation jazzy du français Louis Sclavis,. Enfin, je citerais un album qui n’est pas le mien, mais qui me touche particulièrement : Sarala, de Cheick Tidiane Seck avec Hank Jones. À mes yeux, il illustre parfaitement la richesse des échanges entre les musiques africaines et le jazz.

Octobre 2026

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