Alphadi : la mode au service de la paix et de l’avenir

Alphadi, de son vrai nom Seidnaly Sidhamed, est né à Tombouctou (Mali) en 1957. Créateur ayant grandi au Niger, il partage aujourd’hui sa vie entre l’Afrique, l’Europe et les États-Unis. Surnommé le « Magicien du désert », le Président de la Fédération des créateurs africains a côtoyé les plus grands et habillé de nombreuses grandes personnalités dont des Premières dames et icônes africaines telles que Winnie Mandela ou Myriam Makeba. C’est à Casablanca, où il séjourne régulièrement, que nous l’avons rencontré, alors qu’il travaillait sur mille et un projets comme à son habitude.

D’où vient votre surnom de « Magicien du désert » ?

Ce surnom vient d’un pari fou : en 1998, j’ai organisé dans le désert du Ténéré (Niger), alors secoué par des mouvements de rébellion, le premier Festival International de la Mode Africaine (FIMA). Je voulais montrer que la création pouvait devenir un outil de paix et de développement touristique. Nous avons réuni 62 créateurs, dont des grandes maisons comme Yves Saint Laurent ou Dior, 110 mannequins, plus de 1 000 invités internationaux et près de 10 000 personnes venues des villages alentours. Ce FIMA a propulsé la mode africaine sur le devant de la scène mondiale et m’a valu ce surnom.

La mode, c’était une évidence pour vous… et pour votre entourage ?

Pour moi, oui. Dès l’âge de 10 ans, j’habillais ma mère et maquillais mes sœurs et mes tantes, ce qui surprenait beaucoup mon entourage et la société, où la mode était encore perçue comme une « affaire de femmes ». Ma mère est originaire d’une haute lignée touarègue et mon père, issu lui aussi d’une grande famille, est Bambara (l’un des plus grands groupes ethniques d’Afrique de l’Ouest). Un métissage pleinement africain, dont mes 6 enfants ont hérité, enrichi aussi par leur mère, qui est Zarma, l’une des plus grandes ethnies du Niger.
Après une formation à l’Atelier Chardon Savard à Paris, je suis retourné au Niger. Au début, chaque défilé était difficile, pour moi comme pour les mannequins qui défilaient. Aujourd’hui encore, lorsque je suis face à des discours extrémistes, alors je choisis d’aller vers les gens, d’ouvrir le dialogue, convaincu que l’art reste un pont vers la paix.

Votre combat pour la paix n’a jamais cessé…

Effectivement, il y a plus de vingt ans, j’ai lancé la Caravane Alphadi pour la paix, afin de faire voyager la mode, la musique et la danse et d’ouvrir le dialogue dans les zones de tension. Ma nomination, le 25 janvier 2016, comme artiste de l’UNESCO pour la paix et, aujourd’hui celle d’ambassadeur de l’innovation et de la création de l’UNESCO, m’encouragent à poursuivre dans cette voie. En 2025, nous avons d’ailleurs vu plus grand : la Caravane a traversé plusieurs pays de l’Alliance des États du Sahel, avec une étape particulièrement marquante à Tombouctou. Je veux que la jeunesse puisse admirer de la beauté et comprendre que la mode est un secteur riche en opportunités, pour les individus, mais aussi pour le développement d’un pays.

Vous avez aussi une antenne au Maroc ?

Le Maroc fait partie intégrante de l’aventure FIMA. J’y ai célébré les 20 ans de ce festival à Dakhla, dans le désert marocain, sous le Haut Patronage de Sa Majesté le Roi Mohammed VI. Ce fut une réussite spectaculaire : près de 10 000 spectateurs, plus de 40 créateurs et 120 mannequins étaient au rendez-vous En 2022, nous avons aussi vécu une édition mémorable à Rabat, capitale africaine de la culture. Le prochain FIMA à Dakhla, à nouveau placé sous le Haut Patronage de Sa Majesté, était initialement prévu en décembre ; nous l’avons finalement décalé à avril 2026, par respect pour le calendrier du football au Maroc !

Quel regard portez-vous sur l’évolution de la mode et des marques africaines ?

La créativité africaine, en termes de vêtement, maroquinerie, bijoux, parfums, est immense : des artistes formidables travaillent sur le continent, mais sans disposer des moyens nécessaires. Contrairement aux créateurs européens ou américains souvent soutenus par de grands groupes, ils doivent assumer l’ensemble des frais seuls, de la création à la communication. Or la mode est une industrie et sans financements, il n’y a pas de développement possible. L’Afrique crée déjà du luxe, et elle le fait avec excellence ! Elle pourrait habiller Hollywood. Casablanca ou Abidjan pourraient devenir des destinations shopping comme Paris ou New York !

En marge du FIMA qui participe à la mise en lumière de la création africaine, vous avez lancé un autre projet pour soutenir la jeunesse ?

La formation est, pour moi, la base du développement. Alors, il y a un peu plus de cinq ans, j’ai ouvert la première école de mode du Niger, un projet que je portais depuis près de dix ans. Le Fonds des Nations Unies pour la population (UNFPA), ainsi qu’un fonds luxembourgeois, m’ont aidé à démarrer. Nous avons déjà 240 élèves, uniquement des jeunes filles. Très bientôt, une soixantaine de garçons rejoindront l’école. C’est à travers cette nouvelle génération que se construira l’avenir de la mode africaine.

Un dernier message que vous aimeriez transmettre ?

La mode et l’art en général sont pour moi des sources de fierté, d’élévation de l’esprit et d’amour de soi. Il faut les cultiver et les chérir en Afrique pour prendre pleinement conscience de notre valeur, et inciter aussi l’Europe, l’Amérique et l’Asie à reconnaître et à apprécier nos créations à leur juste valeur. Mon combat, c’est que l’Afrique soit respectée et qu’elle tisse des ponts avec le reste du monde grâce à la beauté et à la création.

Par Michèle Desmottes

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