Zineb Joundy : quand le caftan dialogue avec le monde

Figure majeure du caftan, Zineb Joundy incarne une création ouverte, nourrie par la mémoire et par le dialogue. Formée selon les règles strictes de la Chambre Syndicale de la Couture Parisienne, puis dans l’univers de la haute couture française aux côtés de Karl Lagerfeld et de la Maison Lanvin, elle développe une vision où la matière devient langage. Ses collections, véritables ambassadrices du savoir-faire marocain, voyagent aux quatre coins du monde. En 2025, sa présence à New Delhi lors de l’inscription du caftan marocain au patrimoine immatériel de l’UNESCO, marque l’aboutissement de son engagement pour faire rayonner cet héritage vivant

Comment êtes-vous entrée dans l’univers de la mode ? Aviez-vous déjà en tête de faire dialoguer couture et caftan ?

Très tôt, l’art a été mon fil conducteur. Les musées et la rencontre d’autres cultures ont nourri mon regard et ma sensibilité, me conduisant naturellement vers la création comme un langage où l’émotion et la matière se rencontrent. À la Chambre Syndicale de la Couture Parisienne, j’ai appris l’exigence, la rigueur, la précision du geste et le sens du détail, un socle fondateur devenu pour moi un territoire de liberté. Je n’ai jamais voulu choisir entre couture moderne et caftan : je les pense en dialogue. Le caftan est un héritage vivant, ancré dans mon identité marocaine ; la couture m’apporte l’innovation. Mon travail consiste à respecter les savoir-faire, et à les inscrire dans une écriture contemporaine, ouverte sur le monde.

Vous étiez présente lors de l’inscription du caftan à l’UNESCO. Qu’avez-vous ressenti, à cet instant précis ?

J’ai ressenti une émotion profonde, presque silencieuse : une fierté intense, mêlée à la conscience que ce vêtement franchissait les frontières pour rejoindre une mémoire universelle.

Le caftan n’était plus seulement un héritage familial ou culturel : il quittait l’intimité des cérémonies pour entrer dans l’Histoire. C’était la reconnaissance d’un savoir-faire ancestral, de gestes transmis de génération en génération, un pont vivant entre passé et avenir.
Désormais universel, le caftan nous invite à penser la mode comme un acte de conscience : chaque création dialogue avec l’histoire, s’ouvre à l’avenir, sans jamais trahir son âme.

Vous avez présenté vos collections sur plusieurs continents. Qu’est-ce que le caftan raconte du Maroc lorsqu’il voyage à l’international ?

De New York à Londres, de Bahreïn à Paris, de Doha à Bakou, d’Amman à Almaty ou Addis-Abeba, chaque présentation a confirmé une chose : le caftan parle une langue universelle. Il voyage comme une plume chargée de mémoire, murmurant les couleurs, les odeurs, les rituels du Maroc, la magie des fêtes, et le soin des mains qui l’ont façonné.
Une fois qu’il franchit les frontières, il touche les regards et les cœurs, révélant la poésie de notre patrimoine et l’élégance intemporelle de notre identité, un véritable ambassadeur universel de notre culture.

Vous défendez un caftan entièrement fait main. Pourquoi cette approche est-elle, selon
vous, non négociable ?

Parce que l’ADN du caftan, c’est l’artisanat marocain. Sa beauté naît du travail du maâlem qui, parfois sans parcours scolaire classique mais doté d’une maîtrise rare et exceptionnelle, donne naissance à une véritable œuvre d’art. Chaque point raconte une histoire, chaque broderie rend la pièce unique.
Dans mon processus créatif, les maîtres artisans ne sont pas des exécutants, ce sont de véritables cocréateurs. Leur savoir-faire donne corps à mes idées. Sans eux, le caftan perdrait son âme : ce sont leurs mains qui transforment la matière en émotion.

Comment faites-vous coexister l’héritage du caftan et votre liberté créative ?

Mon travail naît dans cet espace où mémoire et intuition dialoguent. L’héritage me nourrit : il me confie des gestes, des motifs, des histoires et des techniques transmises de génération en génération. Créer, c’est aussi suivre l’émotion, explorer le contemporain et offrir une voie nouvelle à ces traditions.

L’équilibre se construit dans ce va-et-vient constant : respecter ce qui nous précède, tout en laissant le geste, la matière et l’idée respirer, pour que chaque création devienne à la fois un hommage et une expression personnelle.

Le caftan est désormais reconnu comme patrimoine immatériel vivant universel. Qu’est-ce que cela représente pour vous ?

Cette reconnaissance donne aux stylistes une responsabilité nouvelle. Il ne s’agit plus seulement de créer pour l’esthétique ou l’innovation, mais de porter un héritage vivant et de dialoguer avec des siècles de mémoire et de savoir-faire. Chaque pièce devient un acte conscient : transmettre sans figer, innover sans trahir, faire vivre la tradition dans le contemporain. Et ce label change aussi le regard sur les artisans : il met en lumière l’intelligence du geste, la précision, la patience et l’excellence d’un travail souvent invisible. Il rappelle que derrière chaque caftan, il y a des mains, des ateliers, une chaîne de transmission. Le caftan nous invite ainsi à être à la fois gardiens, passeurs et explorateurs, pour continuer à raconter le Maroc au monde avec émotion, respect et inventivité.

Date de publication Mars 2026

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