« L’heure du cinéma africain a sonné » Layla Triqui, lauréate du festival Écrans Noirs à Yaoundé

Rencontre avec Layla Triqui, réalisatrice, scénariste et productrice marocaine qui tourne depuis plus de vingt ans. Elle a remporté le grand prix Écran d’Or en septembre dernier à la 29e édition du festival Écrans Noirs à Yaoundé au Cameroun, pour son premier long métrage, Empreintes du vent. Voyageuse dans l’âme, Layla puise dans des horizons multiples pour nourrir ses films et milite pour que les œuvres africaines circulent librement, sans frontières.

Si l’on rembobine, quel moment a déclenché votre passion du cinéma ?

Toute petite, mon père m’amenait au cinéma chaque week-end. C’était notre rituel, un vrai bonheur d’enfant. J’attendais toujours avec impatience ces rendez-vous avec le grand écran, qui ont marqué mon enfance. J’ai aussi eu la chance de grandir dans un univers artistique, entourée de musique, de livres et de danse.

Comment s’est tracée votre route vers la réalisation ?

Faute d’école de cinéma au Maroc à l’époque, je me suis orientée vers l’Institut Supérieur d’Art Dramatique et d’Animation (l’ISADAC) à Rabat, en me spécialisant en scénographie. Une base qui me sert encore aujourd’hui. Pendant mes études, un atelier avec le réalisateur Jilali Ferhati a été décisif. Il m’a encouragé à persévérer dans le cinéma. En 2005, alors que je réalisais depuis longtemps pour la télévision, j’ai intégré le programme d’échange entre le Festival International du Film de Marrakech et le Tribeca Film Festival à New York. J’ai ainsi suivi une formation de 10 jours avec Abbas Kiarostami et une masterclass de plusieurs heures de Martin Scorsese sur sa vision du cinéma et de la mise en scène. Ce fut un déclic, autant pour la réalisation que pour l’écriture de mes films. Le long métrage a toujours été mon objectif, mais des priorités de la m’en ont tenu éloigné un temps.

Parlons justement de votre film, Empreintes du vent, quel est le sujet que vous avez traité ?

Mon film est inspiré de faits réels et suit une enfant née des migrations maghrébines (années 60–90), en quête d’un parent resté de l’autre côté de la Méditerranée. Entre deux continents, elle reconstruit son identité et ses racines. Ce récit fait écho à ceux de familles et migrants de la dernière décennie en quête d’appartenance, résilience et réconciliation avec les cicatrices, par les vents du passé.

Gagner le Prix Écran d’Or, qu’est-ce que cela représente pour vous ?

C’est un immense honneur, surtout venant d’un jury africain. Empreintes du vent a débuté son parcours au Festival International du Cinéma Africain de Khouribga, où il a reçu le Prix du Jury. J’étais très touchée d’avoir l’attention de tant de professionnels de différentes nationalités, notamment du grand réalisateur Abderrahmane Sissako, présent à la projection. Après avoir obtenu le Prix Écran d’Or à Yaoundé, mon film sera présenté en compétition au Niger, puis au Sénégal. Cette reconnaissance prouve que notre histoire résonne sur le continent. Écrans Noirs apporte de la visibilité au film et m’encourage à continuer. Le cinéma africain est en plein essor : son heure a sonné !

Comment voyez-vous l’avenir du cinéma marocain et africain ?

Je suis optimiste. Ces dernières années, de nombreux films du Maroc, du Maghreb et d’Afrique se sont distingués dans de grands festivals internationaux. Le cinéma africain affirme son identité et gagne en visibilité.

Votre film voyage beaucoup. Que ressentez-vous lors de ces projections loin de chez vous ?

Le film a été programmé à Kazan, à Séville, à Alexandrie et le sera à Londres puis à Rio de Janeiro. Il a obtenu, à ce jour, six prix nationaux et internationaux. Chaque rencontre avec le public est unique et enrichissante. Les spectateurs perçoivent parfois des détails auxquels je n’avais pas pensé, et cela m’aide à prendre du recul par rapport à mon travail. Au final, chaque projection, où qu’elle ait lieu, m’a apporté quelque chose de spécial.

Avez-vous des indispensables que vous emportez toujours en voyage ?

Je prends toujours une valise en soute et, en cabine, un petit sac à dos dans lequel je glisse systématiquement un livre. J’aime aussi rapporter de chaque voyage un souvenir du pays, comme un livre ou un film rare, pour prolonger l’évasion une fois rentrée.

Qu’aimeriez-vous que l’on vous souhaite… et quand votre film sera-t-il en salles au Maroc ?

De l’inspiration et la bonne santé ! Empreintes du vent a déjà été présenté officiellement au Maroc, mais le grand public devra encore patienter avant sa sortie en salles, programmée après la clôture de la grande compétition de football africain qu’accueille le Maroc qui occupera tous les esprits dès le mois de décembre.

La 29e édition d’Écrans Noirs, qui s’est tenue en septembre 2025, a présenté près d’une soixantaine de films et avait pour thème : « les défis de la distribution du cinéma africain sur et en dehors du continent ». Né en 1997 sous l’impulsion d’Émile Bassek Ba Kobhio, figure majeure du cinéma et de la littérature camerounaise, le festival a une fois de plus confirmé son statut de rendez-vous phare, où l’on célèbre les films… et où l’on fabrique aussi leur avenir. Engagée dans la promotion de la culture africaine, Royal Air Maroc, fidèle partenaire depuis dix ans, assure le rôle de transporteur officiel du festival et facilite ainsi la mobilité des artistes à travers le continent.

Par Wissal Faris

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