Amina Agueznay : tisser des liens, faire circuler les gestes

Architecte de formation, artiste par nature, Amina Agueznay développe une pratique singulière, à la croisée des savoir-faire traditionnels, des territoires et de l’expérimentation contemporaine.

Rencontrée en pleine préparation de la Biennale de Venise (qui se tient du 9 mai au 22 novembre 2026), elle dévoile les coulisses d’une œuvre collective d’une ampleur exceptionnelle, pensée comme une chorégraphie de gestes, de matières et de transmissions.

Qu’a représenté pour vous l’annonce de votre participation à la Biennale de Venise ?


J’ai ressenti à la fois une immense responsabilité et une grande chance. Représenter le Royaume du Maroc à travers un pavillon national est à la fois un honneur immense et une occasion précieuse de partager une démarche patiemment construite avec les maâlmates et maâlmines, les maîtres artisanes et artisans. C’est aussi l’opportunité d’inscrire ce travail dans un espace de dialogue artistique international particulièrement important.  

Vous décrivez souvent votre processus comme une « chorégraphie ». Pourquoi ce terme?

Parce que tout est en mouvement. La matière circule, les gestes se répondent, les savoir-faire se croisent. La laine provient de différentes régions, puis elle est teinte, tissée, crochetée, brodée dans plusieurs villes, avant d’être assemblée ailleurs. Depuis des mois, c’est un mouvement constant, une véritable chorégraphie collective. 158 artisanes et artisans y participent, sans compter le reste de l’équipe.

Justement, quelle place occupe cette dimension collective dans votre travail ?

Elle est centrale. Je ne me considère pas comme une artiste qui vient « activer » un territoire. Je travaille avec des maâlmates et maâlmines, dans une relation d’égalité. C’est un apprentissage réciproque et un engagement commun qui se retrouvent ensuite dans l’œuvre.

Pouvez-vous nous en dire plus sur l’installation que vous présentez ?

L’installation s’intitule Asseṭṭa, un mot qui renvoie au métier à tisser, mais aussi à tout l’univers qui l’entoure. La matière textile naît dans le métier à tisser, puis, ainsi qu’on le dit traditionnellement, « meurt » lorsqu’elle en est détachée, avant de commencer une seconde vie. Asseṭṭa sera déployée, comme une seconde peau, dans l’espace, révélant des strates de temps et des fragments de récits.

Votre rapport à l’espace semble essentiel dans ce projet.

Il est fondamental. J’ai pris le temps de lire l’espace de l’Arsenale où elle sera installée, de comprendre ses murs, sa mémoire. Cette œuvre a été pensée comme une traversée : entre intérieur et extérieur, entre privé et public, entre sacré et profane. Les visiteurs pourront la parcourir, l’explorer, s’y arrêter. Elle est conçue pour être vécue différemment par chacun.

Que souhaitez-vous que les visiteurs ressentent ?

J’espère qu’ils ressentiront l’énergie qui a traversé ce projet. C’est une installation immersive, qui fait appel aux sens : le toucher, la vue, l’écoute même, car la matière a son propre silence. Mais surtout, j’espère que chacun emportera quelque chose : une sensation, une image, une émotion. Une fois installée, l’œuvre ne m’appartient plus. Elle appartient à ceux qui la vivent.

La notion de transmission semble omniprésente dans votre travail.

Elle est essentielle, et elle existe à tous les niveaux. Entre artisan(e)s et apprenti(e)s, entre les équipes, entre la curatrice et moi, et bien sûr vers les visiteurs. La transmission est toujours réciproque. J’apprends autant que je transmets. Et j’espère, humblement, contribuer à prolonger le fil de ces gestes, de ces matières, de ces histoires.

Date Publication Mai 2026

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