Casablanca, laboratoire Art déco du XXᵉ siècle

Portrait of Karim Rouissi, photo DR

Partout dans le monde, l’Art déco fête ses 100 ans et ravive l’intérêt pour ses lignes épurées, ses façades graphiques et ses détails architecturaux. À Casablanca, Karim Rouissi, architecte et enseignant à l’École d’architecture de Casablanca, met ce patrimoine en lumière. Président de Casamémoire depuis 2024, il nous parle de l’Art déco de la ville Blanche.

Casablanca est souvent présentée comme l’une des capitales incontournables de l’Art déco. Comment expliquez-vous cela ?

Casablanca s’est construite massivement entre 1920 et 1940, faisant de l’Art déco le langage architectural dominant de la ville moderne.

Portée par une croissance démographique rapide, des investissements considérables et une volonté de doter la ville d’une image résolument contemporaine, Casablanca a vu émerger un tissu urbain dense : immeubles, hôtels, bâtiments publics, marchés, salles de cinémas… tous marqués par l’Art déco. Ces constructions, souvent adaptées au climat local et enrichies d’influences méditerranéennes et marocaines, confèrent à Casablanca une dimension exceptionnelle dans l’histoire mondiale de l’Art déco, faisant de la ville un véritable laboratoire urbain du XXe siècle.

La Princière building, Ildriss Lahrizi Street.

En quoi l’Art déco de Casablanca se distingue-t-il ?

Ce qui fait la singularité de l’Art déco casablancais, ce n’est pas seulement la forme, mais le contexte social, culturel et artisanal de sa production, résultant d’un brassage humain et technique propre aux premières décennies du XXᵉ siècle. Les artisans marocains et européens (espagnols, italiens, portugais ou français) se rencontraient alors autour de savoir-faire complémentaires : ferronnerie, stuc, terrazzo, bois sculpté. De cette immersion est née une hybridation singulière, où la géométrie et la modernité de l’Art déco dialoguent avec la richesse de l’artisanat local.

Cette dynamique dépasse la simple décoration : elle renouvelle les pratiques artisanales par l’expérimentation et la collaboration, et crée une écriture architecturale propre. On peut ainsi parler d’un Art déco marocain comme une modernité hybride, ancrée dans le dialogue entre traditions locales et inspirations modernes, faisant de Casablanca un cas unique dans l’histoire de l’Art déco.

Si vous deviez donner trois conseils pour « bien regarder » l’Art déco à Casablanca, quels seraient-ils ?

D’abord, lire son évolution dans le temps : d’un Art déco encore très ornementé à des formes de plus en plus épurées, jusqu’à une architecture moderne annonçant le fonctionnalisme. À Casablanca, l’Art déco est un processus, non un style figé.

Ensuite, ne pas se limiter aux façades. La richesse se révèle surtout à l’intérieur des immeubles, halls, cages d’escalier, paliers, où le dialogue entre matériaux, artisanat, lumière et géométrie est souvent plus inventif.

Enfin, élargir le regard au-delà du logement. Bâtiments publics, cinémas, équipements sportifs ou industriels montrent que l’Art déco est un langage global de la modernité, adaptable à des usages multiples.

Interior of the Royal Mansour Casablanca hotel, fully renovated in the Art Nouveau spirit and reopened in 2024.

Hôtel Le Doge, Casablanca.

Mohammed V Boulevard, now pedestrianized and crossed by the tramway. is lined on both sides with magnificent Art Deco facades.

L’Art déco continue-t-il d’inspirer les artistes marocains aujourd’hui ?  

Absolument, l’Art déco n’est pas un héritage figé, mais un langage toujours vivant, qui continue d’inspirer la création artistique et architecturale contemporaine.  Il est indissociable de la lumière et du blanc de la ville, qui sculptent les volumes et révèlent par le jeu des ombres les façades. Il s’adapte également au climat et aux modes de vie, grâce aux patios, loggias et terrasses.

Aujourd’hui encore, l’Art déco fait pleinement partie de l’âme de Casablanca et continue d’alimenter des approches créatives fondées sur la réinterprétation du patrimoine dans une écriture contemporaine.

Casamémoire, passeur d’un héritage architectural vivant

Crée en 1995, Casamémoire est une association marocaine à but non lucratif oeuvrant à la sauvegarde du patrimoine architectural du XXe siècle au Maroc. Depuis lors, elle joue un rôle central dans la transmission et la valorisation du patrimoine architectural et urbain de Casablanca, avec une conviction : on ne protège durablement que ce que l’on connaît. L’association révèle, au grand public, la richesse du bâti casablancais grâce à des parcours, journées du patrimoine, conférences et expositions. Très engagée auprès des jeunes et des futurs professionnels, elle accueille aussi chercheurs et visiteurs internationaux, plaçant Casablanca au cœur des récits mondiaux de l’architecture moderne et Art déco.

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