Entre héritage et fiction, la voix intime de Samira El Ayachi

Révélée au grand public en 2021 avec Le ventre des hommes, Samira El Ayachi est romancière, mais aussi autrice pour le spectacle vivant. Elle tisse, depuis ses débuts, une œuvre où les trajectoires intimes éclairent l’histoire collective. À l’occasion du Salon du livre, elle revient avec un tout nouveau roman, Madame Bovary et moi, dans lequel son écriture explore les silences familiaux, les héritages invisibles et les combats intérieurs.

Depuis 2009, vous vivez pour l’écriture. Pourquoi est-elle vitale pour vous ?

Je rêve d’écrire depuis l’enfance, depuis le bassin minier où je suis née et où j’ai grandi. La lecture et l’écriture, qui vont de pair pour moi, ont été, dans le contexte d’une famille nombreuse, la découverte de l’intimité, un laboratoire pour exister autrement. Et au tournant de mes 30 ans, j’ai eu l’élan de tout quitter pour vivre pleinement ce qu’exige l’écriture : une vie de romancière, avec ce qu’elle comporte d’incertitude mais aussi de nécessité.

Dans ce nouveau roman, où se glisse votre propre histoire et où commence la fiction ?

La première scène, qui ancre le roman, est vraie. Lors d’une visite médicale, une jeune femme ne sait pas répondre à la question anodine : « Quels sont vos antécédents familiaux ? ». Pour moi et pour mon héroïne, tout commence là. Quelles sont les maladies des femmes de ma lignée ? Qu’ont-elles vécu en secret ? Quelles blessures intériorisées, quels traumas, notamment en termes de santé mentale, si peu nommés ? Et en quelle langue ont-elles parlé dans le milieu médical français ? La fiction m’a aidée à entrer dans la peau de ces femmes entre deux mondes et à ressentir, presque physiquement, leur solitude, leur manque de soutien, l’absence de repères, mais aussi le manque de méthodes de guérison qui leur ressemblent.

Écrire ce livre a-t-il changé votre relation avec votre mère ?

Rien n’a changé pour elle. Elle continue de me demander si j’ai bien mangé, bien cuisiné, et cela me fait sourire. Mais mon regard, lui, a profondément changé. Je vois dans tous ses gestes (faire le pain, parler amazigh, chanter, offrir des repas, prendre des nouvelles de chacun) une révolution de la tendresse, dont notre époque a besoin.

Je les perçois, elle comme les femmes de sa génération, comme des rebelles du quotidien, veillant à la bienveillance, encourageant leurs filles à travailler, à passer le permis, à être libres. Avant, je la regardais le soir, devant le miroir, se maquillant seule dans sa chambre, sans comprendre pourquoi elle se faisait belle la nuit, et non le jour. J’ai compris que c’était une manière de reconquérir une connexion intérieure. Sa vie à elle commence quand les enfants dorment.

Quels livres souhaiteriez-vous conseiller aux lecteurs ?

Je citerai Le soleil se lève deux fois de Soundouss Chraïbi, Vingt-quatre heures dans la vie d’une femme, de Stefan Sweig, et définitivement « Lettres à un jeune poète » de Rainer Maria Rilke.

Date Publication Mai 2026

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